Humanité ou inhumanité de l'homme

Où situer la frontière entre animalitas et humanitas ? Les dictionnaires désignent par humanité : « l’ensemble des caractères par lesquels l’homme se distingue spécifiquement des animaux ». L’excédence a toujours posé question. Un site ne peut approfondir le débat, mais indiquer quelques faits significatifs.

D’innombrables images, tantôt puissantes par leur beauté, tantôt impressionnantes par leur cruauté, nous laissent sans voix : les fresques de Lascaux, l’audace de Prométhée, la beauté solaire des jeunes filles de Van Eyck, la Messe en Si de Bach, et, contrastes violents, dans les tragédies grecques, l’effroi du chœur face à l’orgueil des hommes, ou, près de nous, les guerres de religion, l’horreur de la Shoah, l’explosion d’attentats terroristes sur toute la surface du globe.

Nombreux sont les philosophes, penseurs et poètes, de Platon à Levinas, à avoir montré combien l’homme est capable d’empathie et d’amour, voire d’une abnégation intense, envers l’être aimé, d’une attention et d’un souci constants pour l’épanouissement de l’Enfant, d’une empathie, spontanée et profonde, envers le faible ou l’opprimé, envers l’étranger. Hommes et femmes s’investissent, toute une vie, dans la vie quotidienne, dans d’humbles tâches, dans des actions sociales, des recherches, des productions artistiques. Chaque année des dizaines de milliers de jeunes quittent leur pays pour se dévouer au sein de diverses O.N.G., parfois au péril de leur vie. L’histoire de l’humanité témoigne d’une inépuisable capacité de partager, d’innover, de créer. Mais, bien vite, psychologues, sociologues et autres romanciers ont dénoncé la face noire de l’homme : une attitude cupide, manipulatrice, parfois perverse, voire meurtrière.

L’optimisme rend-il aveugle ?

Poèmes homériques et tragédies de la Grèce Antique célèbrent, avec éclat, le courage et la force, la beauté, mais aussi la duplicité des hommes, l’ hubris, la violence, les trahisons. Et l’on met en scène, sur un mode hyper-réaliste, aussi bien chez les dieux que chez les hommes, les calculs perfides, les horreurs de la guerre, la vengeance sous la forme d’effroyables supplices. Le spectacle, suscitant admiration, pitié ou effroi, est supposé édifiant pour le spectateur. Ce dernier est mis devant ses pulsions, devant la dureté de l’existence, et en même temps, devant sa capacité de juger le bien et le mal, d’arrêter lui-même son bras vengeur. L’exprime, de façon concise, Eschyle, dans le chœur d’Agamemnon : παθει μαθοσ (pathei mathos, «  la souffrance est ton maître »).

L’avènement des religions monothéistes déplace le débat à l’horizon de l’au-delà. Les croyants, en l’occurrence, sont partagés entre l’espoir d’un futur idyllique et les affres d’un châtiment éternel. La responsabilité de l’homme, sa rédemption ou sa perte entraînent les craintes séculaires, l’espoir, le scepticisme, les controverses, parfois sanglantes, qui persistent largement aujourd’hui.

Poursuivant ce survol, on relève que le siècle des Lumières ouvre l’homme davantage à sa créativité, à la beauté, à sa liberté. La contestation de tout discours autoritaire, de toute forme d’oppression, mène jusqu’à la révolte ouverte, sanglante, de la Révolution française. Les esprits se sont quelque peu apaisés lorsque survient, en 1845,  un événement capital. Un jeune penseur, brillant, visionnaire, éternel tourmenté, découvre un ouvrage qui exerce sur lui un attrait irrésistible qui va inaugurer, dans la pensée européenne, un séisme dont l’effet perdure aujourd’hui. « Le monde comme volonté et représentation », d’Arthur Schopenhauer, bouleverse Friedrich Nietzsche. Il a vingt-deux  ans,  il a trouvé son maître : « Depuis que Schopenhauer nous a ôté des yeux le bandeau de l’optimisme, on voit mieux les choses. La vie prend plus d’intérêt, même si elle perd en beauté ». Prenant appui sur les  tragédies grecques, il écrit, d’un style désordonné et puissant : Die Geburt der Tragödie  ( « La naissance de la tragédie » ). Reconnaître la turpitude de l’homme, abandonner toute forme d’idéalisme, souffrir en soi-même le tragique de l’existencepathei mathos ! ),  telles sont les conditions pour qui désire devenir pleinement (sur)humain. Suivent ses célèbres écrits, tout entiers dirigés, avec véhémence, contre la « morale ascétique », contre les zones sombres du christianisme, contre l’idée de Dieu, contre tous les discours, les affirmations, les représentations, qui, selon lui, culpabilisent la vie, la création, le désir. Seule la  lucidité peut sauver l’homme. Ainsi pourra-t-il,  grâce à l’ivresse de la poésie, du rêve et des profondeurs de son être,  retrouver  les prémisses d’un renouveau. Ce discours séduit les uns mais suscite,  chez d’autres, un profond malaise,  tant sont violentes - et souvent, incohérentes - les diatribes contre les valeurs fondamentales(2).

Héritière du romantisme allemand et de la pensée du soupçon, tout en prenant ses distances de ses outrances, la psychanalyse freudienne offre, grâce à la théorie des pulsions, l’une des clés la plus sûre pour comprendre la proximité entre le bien et le mal. Le test de Szondi montre que tout sujet humain est animé, au niveau inconscient, par des tendances disparates, potentiellement pathogènes, notamment hystériques, dépressives, paranoïdes ou perverses. L’homme « normalement névrosé » est celui qui parvient à gérer ces pulsions et à les sublimer. Entre-temps, les écrivains, depuis Balzac, Dostoïevski ou Strindberg, jusqu’à Garcia Marquez, Philip Roth ou Jérôme Ferrari, ne cessent de décrire des hommes désarçonnés, tandis que philosophes et penseurs jettent un regard de plus en plus circonspect sur la nature de l’homme : dissolution du Sujet chez les structuralistes, ironie mordante de Lacan, déconstruction chez Derrida. Une lucidité acerbe assombrit une quantité d’œuvres artistiques ou littéraires aux accents pessimistes, largement médiatisés.

Un idéalisme bien tempéré 

Que penser, de nos jours, face à la remise en cause de toutes les certitudes ? La question est primordiale pour le psychothérapeute. Viktor Frankl écrivait : « On ne peut envisager de psychothérapie sans conception de l’homme et du monde (…) Dans certaines circonstances, la conception du thérapeute est telle qu’elle renforce le processus névrotique du patient. Cette conception peut être notamment foncièrement nihiliste »(3). Il faut, pour le thérapeute, un postulat de travail mobilisateur, sans vision utopique ni nihilisme stérile. Que l’on soit croyant ou athée, nous plaidons pour un idéalisme bien tempéré. Idéalisme car les manifestations d’inhumanité, fussent-elles abjectes, ne peuvent oblitérer le fait anthropologique fondamental : le fait que, originairement, l’être-ouvert dispose d’une capacité extraordinaire d’empathie, de réflexion et d’imagination créatrice. Binswanger ajoute : la capacité d’adopter, malgré tout, malgré les déceptions et les échecs, et même, jusque tard dans la vie, une liebenswürdiges Gelassenheit, une sérénité aimante. Cependant, cet idéalisme sera tempéré, car il ne peut éluder les zones obscures de la nature humaine.

Face à des situations tragiques un thérapeute peut être tenté par le pessismisme fataliste. Mais on se souviendra que, du point de vue de la raison pratique, il existe deux formes de pessimisme : le pessimisme passif et le pessimisme actif.

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Jean-Paul Sartre (1905-1980) © R. Roche

D’autres questions subsistent, lancinantes, telles que celle du « scandale » de la mort d’un enfant, celle des populations décimées par un cataclysme naturel, celles de la mortalité maternelle, de l’humiliation de la Femme, des guerres religieuses, des génocides, des affres de la vieillesse. Plusieurs régions du globes sont peuplées d’ombres et de corps meurtris. Quant à nous ( en raison peut-être de longues années passées au contact de personnes handicapées mentales profondes, lesquelles, faute d’intelligence, manifestent souvent une intuition - et une bonté - étonnantes ) nous restons fasciné par le parcours de Sartre, s’inscrivant, toute une vie - parfois en se fourvoyant, mais toujours sincère - dans l’engagement. De même, la position de certains philosophes chrétiens, tel que Joseph Duchêne, constitue une base de réflexion : « La liberté ne doit pas être comprise comme un consentement fataliste à la loi de Dieu, mais comme une liberté créatrice.  Le moraliste (…) n’ignore pas le mal mais il l’historicise. Il défatalise l’histoire. Il croit au progrès. Il en rappelle à la responsabilité individuelle et collective pour promouvoir ce progrès ».(4)

Un état à conquérir

Quel sera à la fin du siècle, le sens du mot humain ? N’assistons-nous pas à une régression, à une déliquescence de la sensibilité éthique ? Les génocides du siècle dernier, et, à l’aube du siècle présent, l’explosion du terrorisme, la tendance d’écrivains, de penseurs ou d’artistes, à banaliser le mal, voire à l’exalter  (par exemple : en montrant des scènes de torture ou de perversion sexuelle avec un accompagnement musical esthétisant) amènent divers auteurs à dénoncer un retour à la barbarie. Certes, mais cela ne justifie guère un fatalisme stérile. L’homme est, fondamentalement, être-ouvert. L’homme fait naître le possible. Le temps nous appartient. Nous pensons, avec Jean-Claude Guillebauld, que « l’humanité de l’homme n’est pas un héritage, c’est un projet »(5). Elle n’est point un état acquis, qui, inscrit dans les gênes, nous dispenserait de penser. Elle est une possibilité, une ouverture à ce qui n’est pas encore : un état à conquérir.

  1. 1. Nietzsche Fr. – lettre du 11 juillet 1866 à son ami Mushacke, citée par Dorian Astor in : Nietzsche. Gallimard, p. 80. Paris, 2011
    2. Nietzsche Fr. – Die Geburt der Tragödie (1872) ;  Also sprach Zarathustra (1883-1885).W.Goldman.  München, 1957.
    3. Frankl V. – Theorie und Therapie der Neurosen. Reinhardt, 4e éd., p. 194. Munich, 1975.
    4. Duchêne J,  cité par Jonckheere P. in :  Handicap mental : prévention et accueil. De Boeck & Larcier., p. XXVI . Bruxelles, 2007
    5. Guillebaud  J.Cl. – Le principe d’humanité.  Seuil, p. 379. Paris, 2001