De la psychanalyse à la "Daseinsanalyse"

A l’aube du XXème siècle, les sciences de l’homme connaissent deux événements majeurs. D’une part on propose, pour la première fois peut-être, depuis Aristote, grâce à Freud, une vaste théorie de l’appareil psychique, centrée sur l’inconscient ainsi que sur la conception pulsionnelle de l’homme. Mais à peine Freud a-t-il mis en place les matériaux de cette nouvelle théorie, que Martin Heidegger publie, en 1927, Sein und Zeit (« Etre et temps »). Bien qu’il ait pour objet la question de l’être, cet ouvrage expose également une analyse de l’homme, tout aussi vaste que celle de la psychanalyse, et davantage approfondie. Il s’agit d’une étude phénoménologique, centrée sur le concept existence. Cette approche est dénommée Daseinsanalytik (en français, analyse existentiale). L’Occident se trouve ainsi confronté, en quelques décennies, à deux constructions théoriques, deux nouveaux modes de penser l’homme et le monde.

De la psychanalyse à la Daseinsanalyse

Aux débuts de la psychiatrie phénoménologique, vers les années 1915, les psychiatres se réfèrent principalement à Husserl, et notamment, au précepte de la « réduction phénoménologique » (réduire le champ de l’observation à ce qui apparaît, mettre entre parenthèses toute idée préconçue). Dans un deuxième temps, beaucoup sont séduits par la théorie psychanalytique. Mais, nouveau revirement, lorsque, suite à la parution d’ « Etre et temps », trois psychiatres suisses : Ludwig Binswanger, Roland Kuhn et Medard Boss, créent une nouvelle approche. Ils se distancient de Freud, lui reprochant de présenter une image réductrice de l’homme  : en niant le caractère spirituel de la recherche du bien, de l’engagement amoureux, de la démarche religieuse, « la psychanalyse, écrit Binswanger, nie tout ce qui fait précisément d’un homme, un homme »(1). C’est pourquoi, prenant appui sur « Etre et temps », les psychiatres précités créent, en opposition à la psychanalyse, la Daseinsanalyse (analyse existentielle). On adopte les préceptes de Freud concernant la direction de la cure : séances régulières, association libre, interprétation des rêves, mais on privilégie le concept de Dasein, l’analyse du monde intérieur, de l’espace et du corps vécus. Un président de Cour d’assises demande à l’expert-psychiatre : «  Les troubles mentaux, c’est toujours un désordre d’ordre sexuel ? ». La question est pertinente, la vie sexuelle est en effet importante, mais pour le thérapeute phénoménologue - comme pour le philosophe - l’existence, et non la libido, précède l’essence.

De nos jours, la plupart des thérapeutes phénoménologues s’inscrivent dans le sillage de la Daseinsanalyse. Le lecteur profane se référera aux écrits des fondateurs historiques : Binswanger, Kuhn et Boss, ainsi qu’aux prolongements de la Daseinsanalyse dans l’œuvre de H. Tellenbach et W. Blankenburg, Ellenberger et R.May, Cargnello, B.Kimura, A.Tatossian ou H. Maldiney.

La Daseinsanalyse introduit un ensemble de notions qui ont considérablement enrichi la psychiatrie occidentale, lui conférant son caractère spécifique. Principale caractéristique de cette approche : elle prend appui sur une conception nouvelle, quasi révolutionnaire, de la maladie mentale. Celle-ci n’est plus considérée comme « un ensemble de pièces détachées dans l’organisme », selon le mot de Binswanger, ni comme « le déroulement de phénomènes organiques commandé par des lois naturelles », mais comme une suite d’événements se déroulant dans une histoire de vie marquée par un mode particulier, propre à chacun, de vivre l’existence, d’être-au-monde et d’être-avec-l’autre. La psychose, par exemple, n’est pas une maladie au sens médical, naturaliste, mais, essentiellement, une forme de « miszglücken Dasein », une existence marquée par la difficulté - ou l’échec - de se constituer comme sujet, d’avoir une notion claire de son identité, du temps et de l’espace, d’être avec l’autre, de se conformer au monde réel. L’analyse a recours à une série de concepts nouveaux, tels que  l’Einfühlung (empathie), l’analyse du monde intérieur (les saisissantes descriptions, par Binswanger, du « monde du schizophrène » ont connu, à l’époque, un grand retentissement, débordant les cercles médicaux, elles vont inspirer - encore aujourd’hui - plusieurs productions cinématographiques) , l’espace et le temps vécus, le rapport à autrui, le rapport à la mort. Ainsi, l’analyse du cas Jürg Zund, par Binwsanger  (étudiée par P.van Outryve d’Ydewalle dans « Le tragique isolement » (2)) montre que ce  patient,  souffrant de psychose,  a perdu le sentiment de la continuité de temps. Le temps vécu est en effet fragmenté en une multitude de moments séparés les uns des autres, seul compte le moment instantané, le maintenant. Quant à l’espace vécu, le sujet éprouve des sentiments d’isolement, d’enfermement ou de vide. L’espace le confronte à une étroitesse oppressante, à une menaçante  proximité, tout se trouve trop proche de lui, manque de le heurter,  c’est en vain qu’il tente de tenir le monde à distance. Même sentiment de menace dans le rapport à autrui : il pourrait à tout moment être repéré et attaqué par un quelconque ennemi. Ses tentatives de passer inaperçu se révèlent vaines et leur échec le plonge dans un monde hostile et terrifiant.

Cette approche, on le voit, permet une nouvelle compréhension du patient. Il s’agit, sans se focaliser sur quelque préjugé théorique, de découvrir ensemble, au fil des entretiens, une existence humaine à partir des moments-clés qui ont infléchi son parcours. Cette existence était, au départ, ouverte au monde et à autrui : comment l’ouverture originaire, la cohérence, la continuité de cette existence ont-elles été suspendues, entravées, déviées ? La thérapie aide le patient à reconnaître l’endroit où il s’est « fourvoyé », à comprendre comment il en est arrivé à ressentir le monde comme étrange, inquiétant ou menaçant, à renoncer à la présomption (la poursuite d’un objectif irréalisable), à sentir enfin, l’inanité de ses sentiments de culpabilité ou de persécution, afin qu’il puisse, apaisé et confiant, établir un autre rapport au monde et aux autres. Ainsi pourra-t-il à nouveau s’accorder au monde réel, et poursuivre un projet de vie davantage conforme à ses possibilités et à ses limites. On peut exprimer la visée thérapeutique, sans idéalisme trompeur ni scepticisme outrancier, en se référant à Pindare : « Apprends et deviens ce que tu es ». Il s’agit d’aider le patient à mieux se connaître en évitant de mettre la barre, ni au-dessus ni au-dessous de ses moyens. Et tout d’abord, à élargir son espace de liberté, en étant moins culpabilisé et plus lucide pour son pouvoir-être.

Déclin puis, renouveau de la Daseinsanalyse

Malgré leur richesse, la psychiatrie phénoménologique et la Daseinsanalyse connaissent, vers les années 1970, dans les pays de langue française, un certain déclin, suite à la mort de Binswanger (1966) ainsi qu’au succès croissant de la psychanalyse lacanienne.

Mais rapidement, on assiste aux prémisses d’une refondation, notamment en France, grâce à deux adeptes éminents de la Daseinsanalyse, l’un, psychiatre, l’autre, philosophe. Arthur Tatosssian publie, en 1979, la « Phénoménologie des psychoses » : ce maître ouvrage offre une synthèse de l’œuvre des phénoménologues et des psychiatres de langue allemande, ainsi qu’une analyse approfondie des fondements théoriques et cliniques de la Daseinsanalyse(3). Quant à Henry Maldiney, il inaugure, en 1985, une série d’ouvrages d’une grande richesse phénoménologique et artistique. Dans « Art et existence, il confie au lecteur son bonheur d’avoir découvert «  la Daseinsanalyse, non comme un prolongement, mais comme un éclatement de la psychanalyse, consistant dans un saut, dans le passage sans appui de la pulsion à la présence »(4).

L’école belge suit un parcours semblable. Elle avait connu, au cours de la première moitié  du XXème siècle, un éclat particulier, notamment par les écrits d’ Etienne De Greeff, un des fondateurs de la criminologie, d’Alphonse De Waelhens, traducteur de Sein und Zeit en français, et de Jacques Schotte, dont l’enseignement constituait une riche synthèse de trois auteurs : Freud, Szondi et Lacan. De Greeff décède en 1966 ; De Waelhens et Schotte, au début très actifs dans le champ phénoménologique, rejoignent ensuite le camp lacanien. Il en est de même pour l’ensemble du service de Psychopathologie qui devient, depuis les années 1970, sous la direction de Léon Cassiers, un important centre de formation et de thérapie d’inspiration lacanienne. Mais quelques psychiatres et psychologues, restés fidèles à la tradition phénoménologique de l’université de Louvain, décident de contribuer au maintien - et au renouveau - de la psychiatrie phénoménologique. Elève d’Alphonse De Waelhens, Jacques Schotte et Medard Boss, je rejoins le mouvement après avoir participé, en 1980, à Zürich, au Heidegger Seminar de Medard Boss.

En collaboration avec Paul Even et Jean-Paul Roussaux, nous décidons d'introduire un nouveau concept, la « Phénoménologie Clinique ». A cette époque, Daseinsanalyse évoquait, aux yeux de plusieurs étudiants francophones, en médecine ou en psychologie, une discipline abstraite, mystérieuse, voire ésotérique. L’appellation « phénoménologie clinique » allait se révéler plus attirante,  plus ouverte. Un premier séminaire bénéficie de l’aide de quelques philosophes de l’UCL (Alphonse De Waelhens, Jacques Taminiaux, Ghislaine Florival) ainsi que de l’université voisine, les Facultés Saint-Louis (Raphaël Celis, Robert Brisart)(5).

Il parut important de conférer au nouveau concept un cadre institutionnel en créant, en 1983,  au sein de l’université de Louvain, le Groupe d’étude de Phénoménologie clinique. Ce Groupe organise pendant plusieurs années (1983-1995) un cours de psychopathologie phénoménologique de trente heures. Un séminaire annuel avec la participation occasionnelle d’Alphonse De Waelhens, Emmanuel Levinas et Michel Dupuis, et un groupe de sensibilisation, notamment le week-end, animé par un psychiatre  et un philosophe phénoménologues, complètent cet enseignement.

Parallèlement, d’autres centres de formation se multiplient en Europe tels qu’en Suisse, la Schweizerische Gesellschaft d’Alice Holzhey et le Schweizerische Fachverband d’Irene Tanner.

Le renouveau se confirme en France, grâce à la création, en 1993, par Françoise Dastur, de l’Ecole Française de Daseinsanalyse. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la phénoménologie, à Heidegger et  à l’apport de l’analyse existentielle  à la psychopathologie,  Françoise Dastur  inscrit  les différentes activités de l’Ecole dans le sillage de Heidegger et de Medard Boss, en instaurant  un séminaire annuel. Le rayonnement de l’Ecole Française se double d’une intense activité de publications : Georges Charbonneau édite une série d’ouvrages consacrés à l’herméneutique, à la phénoménologie et à la Daseinsanalyse(6). Autre apport : l’oeuvre d’Henri Maldiney introduit les concepts de transpassibilité et de transpossibilité, qui offrent à la Daseinsanalyse une clé universelle de compréhension pour les rapports entre pensée et folie, art et existence(7).

Quant à l’Ecole belge, le flambeau sera repris par Philippe van Meerbeeck qui, s’inspirant notamment de l’expérience acquise à Lovenjoel, crée à Bruxelles, le Centre de Thérapie pour Adolescents (tout en lui conférant progressivement une orientation davantage psychanalytique). Nicolas Dewez organise un Séminaire de psychiatrie phénoménologique à la Faculté de Médecine tandis que Ado Huygens dirige, à Bruxelles, une Ecole privée s’appuyant sur l’oeuvre d’Henri Maldiney. Plus récemment, Michel Dupuis,  directeur du Centre de Bioéthique de l’UCL, traducteur de l’ Ibsen de Binswanger(8), publie « Le soin, une philosophie »(9), étude consacrée à la notion de soin, érigée au rang d’une catégorie philosophique. Pour Michel Dupuis, le soin prolonge le holding de la mère, le charisme du personnel infirmier, le geste du chirurgien, le soin pour la vie – et donc aussi, pour la survie de la Terre - car « le vivant est au fond ce qui est le plus fragile ». Souvent galvaudés,  les mots soin et empathie désignent la capacité, propre à l’homme, de einleben, de sentir en soi-même, la souffrance ou le sentiment d’injustice chez autrui  Le soin prolonge l’empathie, il suppose rigueur, compétence, engagement. On pourrait dire qu’aux yeux de Michel Dupuis, le soin est l’empathie en acte.

  1. 1. Binswanger L. –Freuds Auffassung des Menschen im Lichte der Anthropologie (1936) Trad fr. R. Lewinter., in : Discours, parcours et Freud. Gallimard. Paris, 1970.
    2. van Outryve d’Ydewalle P. –Le tragique isolement. L’apport de la phénoménologie et de la Daseinsanalyse à la compréhension des psychoses. Mémoire Fac. Psychologie Univ.Cath.de Louvain-la-Neuve (1995).
    3. Tatossian A. – Phénoménologie des psychoses. Congrès de psychiatrie et de neurologie de langue française. Angers, 1979. Masson. Paris, 1979.
    4. Maldiney H. – Art et existence. Klincksieck. Paris, 1985.
    5. Les textes du séminaire sont publiés in : Jonckheere P. (Ed) – Phénoménologie et analyse existentielle.. Cabay. Louvain-la-Neuve, 1986, ensuite à Bruxelles, 2ème édition : De Boeck Université. Bruxelles, 1989.
    6. cfr. Le Cercle Herméneutique, 8, avenue G. Péri 95400 Argenteuil, Georges Charbonneau, www.hermeneutique.fr.
    7. Maldiney H. – Penser l’homme et la folie. Millon. Paris, 1991.
    8. Dupuis M. – Henrik Ibsen et le problème de l’autoréalisation dans l’art. Traduction de l’allemand du livre de Binswanger : Henrik Ibsen und das Problem der Selbstrealisation in der Kunst . Editions De Boeck Université. Bruxelles, 1996 .
    9. Dupuis M. – Le soin, une philosophie. Seli Arslan. Paris, 2013.