Origine et développement du concept

« Phénoménologie Clinique » est un concept visant à renouveler, à l’intention des chercheurs, des thérapeutes et des psychologues cliniciens, les préceptes fondamentaux de la phénoménologie, et tout particulièrement, deux notions capitales : la nécessité de prendre appui sur une conception de l’homme, conforme à son essence, et, sur le terrain, la spécificité du mode d’approche phénoménologique.

En 1983, l’auteur de ce site crée le concept « Phénoménologie clinique » et se réfère principalement à la Daseinsanalytik : la conception existentiale de l’homme, telle qu’elle est analysée et décrite, par Heidegger, dans Sein und Zeit (« Etre et temps »)(1). Cependant, l’une des particularités de la Phénoménologie clinique est de ne pas se lier aux concepts d’un seul auteur et d’avoir insisté, dès la création du "Groupe d'étude de Phénoménologie clinique", sur l’intérêt, pour le clinicien, de s’inspirer d’autres auteurs, tels que Jean-Paul Sartre, Paul Ricoeur ou Emmanuel Levinas.

Emmanuel Levinas

Emmanuel Levinas © Luc Perenom

On souligne l’importance de la réduction phénoménologique. Rappelons que par réduction, Husserl invite à écarter résolument du champ de l’observation tout présupposé, tout préjugé extérieur, d’où le terme de réduction : il s’agit de réduire le champ de l’écoute – et de l’analyse - à l’objet de l’observation, sans se laisser distraire par les souvenirs ni par les interprétations qui assaillent aussitôt notre esprit. Une telle attitude exige une grande rigueur (La phénoménologie, avertit Husserl, est une strenge Wissenshaft, une science rigoureuse…). En ces temps dominés par la psychanalyse, par la psychiatrie biologique ou les sciences cognitives, il n’est pas aisé, pour le clinicien, de résister à la tentation de recourir à des concepts préétablis, plus facilement repérables. Ecarter les présupposés du patient, s’efforcer, à chaque séance, de revivre avec lui son vécu, l’aider à retrouver le phénomène morbide tel qu’il apparut une première fois, dans sa nudité originaire, cela représente une tâche ardue, une véritable ascèse. Le lecteur intéressé trouvera dans l'ouvrage consacré à la psychiatrie phénoménologique, plusieurs exemples de cette difficulté, les moyens pour la contourner, les richesses, souvent insoupçonnées, qu’avec le patient, cette approche permet de découvrir(2). Autre caractéristique : depuis le Colloque Européen de Phénoménologie Clinique (Bruxelles, 1993), le concept  Phénoménologie clinique  a été étendu, au-delà des phénomènes psychopathologiques, à d’autres aspects de la condition humaine.

Il nous paraît utile de préciser l’origine de l’appellation « phénoménologie clinique ». Lorsque nous l’avons introduite, en 1983, comme concept de base, l’appellation « phénoménologie clinique » avait  déjà été employée, incidemment, ici et là, par quelques auteurs. Sven Follin publie en 1963 un rapport de psychiatrie sur les Etats oniroïdes, avec le sous-titre : « Essai de Psychopathologie et Phénoménologie clinique », mais il ne donne guère de précisions concernant ces termes. Jacques Lacan emploie l’expression, sans l’expliciter, dans le Séminaire. Pour ma part, je l’ai proposée et utilisée dans le sens indiqué ci-dessus, en m’inspirant d’un terme analogue, la psychologie clinique. Tout comme la psychologie clinique est une discipline scientifique qui s’attache à étudier les applications cliniques de la psychopathologie, la phénoménologie clinique étudie l’apport de la phénoménologie à divers problèmes de psycho(patho)logie et de psychiatrie clinique. En 1993, au Colloque européen  « Crise et existence »,  nous  précisons que l’idée de la Phénoménologie clinique n’est pas, à nos yeux, une théorie ni une doctrine, mais « une idée, une invitation, à élargir et à approfondir toujours plus, en amont et en aval, le champ de la Daseinsanalyse ».

L'exposé des notions de base de la phénoménologie est différent selon qu'il s'appuie sur une formation philosophique ou s'il procède d'une formation médicale. Beaucoup de médecins psychiatres, dits "phénoménologues", se basent sur une compréhension intuitive des textes fondamentaux. Tout en mesurant le risque de traduire imparfaitement une pensée philosophique riche et exigeante, ce texte s'inscrit dans cette tradition.

La Phénoménologie clinique est, dans notre conception, de nature à promouvoir, au sein des équipes intéressées, une variété de nouveaux projets en psychiatrie et en médecine, notamment dans le domaine des « somatisations ». C’est ainsi qu’au sein des Cliniques Saint-Luc, Bruxelles, nous avons entrepris, durant quinze ans (1983-1995), avec l’aide de deux médecins psychiatres, Alain Roelandts et Natalia Grazian,  et des psychologues, Ginette Flipot, Micheline van den Bosch et Claudine Delsart,  une vaste recherche en vue de tester  « sur le terrain » - auprès d’un groupe de cinq cents patients souffrant d’affections présumées « psychosomatiques » - la validité des options de base de la Phénoménologie clinique.

Ainsi, l’équipe a pu réaffirmer la richesse de la conception existentiale de l’homme, en se référant essentiellement à l’œuvre de Heidegger, d’Emmanuel Levinas, ainsi qu’aux Grundformen de Binswanger. Un premier ouvrage collectif, « Phénoménologie et analyse existentielle », est publié en 1986, avec des contributions de R.Brisart,  R.Celis,  A. De Waelhens, J.Taminiaux,  e.a.(3)

Ce travail a permis, d’autre part, l’introduction de nouveaux concepts. Ainsi, l’« existentialité du symptôme », s’est imposé comme le postulat de toute recherche - et de thérapie - en Daseinsanalyse ou en Phénoménologie clinique : « Tout symptôme,  au sens usuel du mot, renvoie, au-delà des déterminants du corps,  des pulsions et de l’inconscient, à la structure de l’être au monde, au temps et à l’espace vécus, au rapport avec le corps et avec les autres, au rapport avec la mort »(2).

Quant au thème existentiel, il postule l’existence d’« une représentation ou d’une idée qui s’impose au sujet - ou à un peuple - sous la forme d’une image, d’un fantasme, ou encore, d’un projet, d’un idéal, d’une vocation qui le poursuit au cours d’une période qui peut être longue, jusqu’à moduler, animer et déterminer toute sa vie consciente et inconsciente (…) Cette notion permet de mieux comprendre, en les reliant entre eux, une série de rêves, de fantasmes, d’événements biographiques qui, sans ce fil rouge, paraissent dépourvus de toute cohérence, et même, de toute continuité. On conçoit dès lors que la recherche et la mise en évidence du thème peuvent avoir une valeur herméneutique, voire thérapeutique, considérable »(2). Un exemple : suite à une enquête de la vie et de l’oeuvre de Vincent van Gogh, comportant la visite des différents endroits où il avait vécu, la lecture des huit cents lettres, l’étude de ses milliers de tableaux et de desseins, Annick Piette, membre du Groupe, dégagea les thèmes existentiels de la vie tourmentée du peintre, et proposa une première interprétation, phénoménologique, du passage à l’acte, célèbre : l’incident de l’oreille coupée. Cette explicitation est foncièrement différente des hypothèses classiques (épilepsie, hallucinations, démence) issues d’un préjugé organiciste, d’un présupposé théorique ou d’un cadre nosographique extérieur, tandis que l’interprétarion phénoménologique prend appui sur l’accumulation d’un grand nombre d’indices concordants, issus des différents faits et sentiments que van Gogh avait lui-même rapportés, et que lui-même avait vécus(4).

Rapprochement entre psychanalyse et phénoménologie. Psychanalystes et phénoménologues se sont longtemps opposés. Il est vrai que la conception de l’homme de ceux-ci, et la conception freudienne de ceux-là, sont foncièrement inconciliables. C’est non sans raison que Freud, dans une dernière lettre adressée à Binswanger, lui déclare à ce sujet : «  (…) vraisemblablement, nous parlons sans nous entendre, et notre dispute ne s’apaisera que dans des siècles ». Est-ce une raison suffisante pour s’en tenir à une opposition stérile et obsolète ? Dès le début de sa création, le Groupe de Phénoménologie clinique a organisé des séminaires mixtes, invitant les uns et les autres, à reconnaître la fécondité mutuelle de deux grandes Ecoles.

En 1993, le Groupe organise le Colloque  « Crise et existence », auquel participent notamment Arthur Tatossian, Jean Oury, Françoise Dastur et Robert Brisart(5). Suite à ce colloque, le concept « Phénoménologie clinique » est élargi à des situations autre que médicales. Il s’agit, en l’occurrence,  de tester, au-delà des phénomènes psychopathologiques, l’utilité de la Daseinsanalytik et de la méthode phénoménologique pour l’étude d’autres aspects de la condition humaine. Si le Groupe termine, en 1995, ses activités au niveau institutionnel, l’auteur du présent site continue à œuvrer dans ce sens.  Ainsi, une première étude est consacrée au projet conjugal. S’inspirant des  Grundformen de Binswanger, ainsi que des existentaux  de « Sein und Zeit », « L’union conjugale, phénoménologie d’un défi » met en lumière les caractères fondamentaux du mariage traditionnel. Si la phénoménologie clinique reconnaît la transcendance de l’amour, elle décrit aussi ses pièges, tels que le risque d’un « malentendu originel »(6).

Prenant appui d’une part sur l’analyse, par Husserl, des moments structuraux er constructifs du temps (Zur Phänomenologie des inneren Zeitbewusztseins) et d’autre part, de la thèse de Hubertus Tellenbach concernant la psychose mélancolique, une recherche portant sur cinquante personnes souffrant d’un handicap mental profond, s’infligeant de graves automutilations (l’une d’elles s’était arraché l’oreille) aboutit à la constatation que dans certains cas, l’automutilation des personnes handicapées mentales graves apparaît, phénoménologiquement, comme l’équivalent d’une crise mélancolique(7).

Deux concepts-clés de la phénoménologique clinique, le thème existentiel et la forclusion du moi, proposent une nouvelle analyse, phénoménologique, du conflit israélo-palestinien.

Plus récemment, une recherche, inspirée de Hans Jonas, est consacrée à une approche phénoménologique des défis majeurs pesant actuellement sur l’humanité.

  1. 1. Heidegger M. – Sein und Zeit . Max Niemeyer, Tübingen ( 1927 ). L’importance de cet ouvrage ne peut occulter la gêne profonde éprouvée face à la complaisance du philosophe envers le régime nazi et notamment, son silence incompréhensible concernant l’holocauste. Dans le présent site, toute référence à Heidegger se rapporte, bien entendu, au philosophe et se distancie de l’homme politique. .
    2. Jonckheere P. – Psychiatrie phénoménologique. Tome 1 : Concepts fondamentaux ; tome 2 :Confrontations cliniques. Le Cercle Herméneutique , Dir. G. Charbonneau, Argenteuil ; Librairie philosophique Vrin. Paris, 2009.
    3. Jonckheere P. (Ed) - Phénoménologie et Analyse existentielle, op. cit ( 1986, 1989 ).
    4. Piette A. – Une présence nommée van Gogh. Essai d’interprétation analytico-existentielle du passage à l’acte. L’épisode de l’oreille coupée. Mémoire de licence en Psychologie .Université Cath.de Louvain, 1991 ; Jonckheere P. - Crise et « tisis » dans l’existence du sujet, in : « Passage à l’acte »., op.cit. ( 1998 ), pp. 53-72.
    5. Quelques exposés sont publiés in : P. Jonckheere (Ed) - Passage à l’acte, De Boeck et Larcier. Paris, Bruxelles, 1998.
    6. Jonckheere P.- L’union conjugale. Phénoménologie d’un défi. Ed.de l’Harmattan. Paris, 2007.
    7. Jonckheere P. – Klacht of anklacht ? Ik-belevenis en zelfverwonding bij ernstig en zwaar verstandekijk gehandikapte personen (2002 ), réédité en français, en 2007, sous le titre : Automutilation et mélancolie, in : Handicap mental : prévention et accueil. De Boeck- Université, Bruxelles, 2007 .