Un " nouvel horizon de compréhension"

La Daseinsanalyse offre, selon le mot de Binswanger, « un nouvel horizon de compréhension ». Ce propos s’applique a fortiori à la Phénoménologie clinique, grâce à la décision d’élargir en amont ses fondements théoriques, et, en aval, d’appliquer la méthode à d’autres domaines du savoir. On s’appuie sur un passage de la Crise, intitulé «  Le monde de la vie peut être ouvert comme un royaume de phénomènes subjectifs demeurés anonymes », propos auquel Husserl ajoute  : « dès cet instant s’ouvre pour nous et pour notre plus grand étonnement une infinité de phénomènes toujours nouveaux (…)(1). Comme d’autres thérapeutes,  nous avons pu vérifier – ainsi que le patient, également étonné -  le bien-fondé de cette prédiction, en particulier lors de l’analyse des rêves.

Une nouvelle interprétation, existentielle, des rêves

L’analyse d’un millier de rêves, provenant d’un groupe de trois cents patients, a abouti à une constatation significative. Pratiquée selon les préceptes de la Phénoménologie clinique, ce travail confirme d’une part, le bien-fondé de la théorie freudienne de l’interprétation du rêve, centrée sur les pulsions inconscientes, mais illustre, en même temps, toute la richesse et la profondeur de la nouvelle théorie du rêve, exposée dans les textes de Ludwig Binswanger, centrés sur la conception existentiale de l’homme. Un de ses collègues, Medard Boss, se distingue par une aptitude inégalée à analyser les rêves, à les faire vivre sous toutes leurs facettes, énigmatiques, baroques ou terrifiantes. Plusieurs patients, souffrant d’asthme bronchique, qui, avant la thérapie, ne se souvenaient pas de leurs rêves, constatent, à leur surprise, que leurs rêves deviennent plus fréquents et qu’ils sont souvent d’une extraordinaire densité dramatique. Ainsi, nulle part l’aphorisme de Héraclite : Ανθρωποσ εν συφρονη φαοσ απτεται « l’homme s’allume une lumière dans la nuit » ) se révèle avec tant de justesse et de profondeur, que dans les analyses, par Medard Boss, de ses patients psychosomatiques ou pervers(2). Pour qui s’inspire des trois génies de l’interprétation des rêves : Freud, Binswanger et Boss, leur prémisses théoriques, leurs préceptes méthodologiques, s’avèrent irremplaçables. Le thérapeute se distanciera des oppositions, obsolètes et stériles, entre psychanalyse et phénoménologie. Ainsi, la méthode utilisée au sein du Groupe de phénoménologie clinique, consiste à écouter le rêve, si l’on peut dire, de deux oreilles : l’une, phénoménologique, l’autre, psychanalytique. Concrètement, l’écoute est, au début, ouverte, dénuée de toute idée préconçue, mais centrée sur le monde vécu, sur la lumière ou la noirceur de ce monde, son espace, rétréci, énigmatique, voire angoissant, sur le projet du patient, sur son rapport au corps et au monde, à autrui et à la mort. On posera, dans un second temps, des questions subsidiaires de type psychanalytique. Le lecteur intéressé trouvera dans « Rêve et liberté »(3) les résultats de cette recherche.

Phénoménologie clinique et psychothérapie

Lorsque Binswanger entreprend au cours des années 1936 à 1966 la vaste construction de la Daseinsanalyse, il exprime clairement, à plusieurs reprises, quels sont ses objectifs. Il s’agit d’opérer une transformation radicale , une refondation de la psychiatrie, en la dégageant de l’attitude naturaliste et en l’inscrivant résolument dans le mode de pensée phénoménologique. On étudiera les phénomènes psychopathologiques, au-delà de toute distinction entre corps et esprit, entre conscient et inconscient, dans leur unité de sens. Cette recherche a un effet collatéral important : elle induit l’émergence d’une nouvelle forme de psychothérapie. Binswanger écrit : « Cela lui est, en quelque sorte, tombé du ciel ». Il insiste que tel n’était pas son but et il précise: «  L’analyse existentielle ne représente en soi et pour soi, ne peut ni ne veut représenter aucune technique psychothérapeutique ». Plus : il recommande à ses disciples d’acquérir d’abord, en d’autres lieux, une formation de base à la psychothérapie, par exemple, à la psychanalyse.

De même, en créant le concept de Phénoménologie clinique, je voulais contribuer au renouveau de la Daseinsanalyse, à un moment difficile de son histoire, tout en lui conférant un horizon plus large, mais, en aucun cas, je ne désirais introduire une nouvelle forme de psychothérapie. Ainsi, pour qui souhaite exercer la profession de psychothérapeute, le fait d’avoir acquis une formation à la Daseinsanalyse ou à la Phénoménologie clinique n’implique pas qu’il ait reçu, de ce fait, une formation suffisante à la psychothérapie. S’applique ici la règle générale régissant l’exercice de toute forme de psychothérapie : exercer cette profession exige un médecin ou un psychologue clinicien, une bonne connaissance de la psychiatrie clinique ainsi qu’une formation à la psychothérapie dans une Ecole reconnue.

L’aide au suicidant

Dans une conférence intitulée « Comment vivre avec la mort ? », Françoise Dastur apporte un éclairage au problème du suicide. L’angoisse de la mort n’est nullement incompatible avec la joie d’exister. L’auteur s’élève contre les interprétations dédramatisantes du suicide : «  le suicide ne consiste pas à se donner à soi-même la mort, mais doit plutôt être considéré comme une tentative d’échapper à la mort, à cet événement auquel nous sommes totalement passifs. Celui qui choisit le suicide refuse du même coup d’être un mortel, il refuse que la mort lui vienne du dehors ». Et, prenant appui sur les considérations de Heidegger concernant le caractère inéluctable et « inaliénable », de la mort, Françoise Dastur ajoute : « Je ne veux pas par là condamner absolument sa justification dans certains cas-limites, mais simplement souligner qu’il peut constituer une dernière parade contre la mort, puisqu’il consiste à prendre les devants et à laisser croire qu’on choisit librement soi-même ce qui est pourtant un destin inexorable face auquel l’être humain est en réalité totalement impuissant »(4).

Ayant été amené à assurer, dans un service d’urgences, la prise en charge de plusieurs centaines de suicidants, nous adhérons aux propos de Françoise Dastur. Leurs implications sont importantes sur le plan clinique et éthique. Face au sujet présentant des idées de suicide, la responsabilité du thérapeute est engagée. Le suicide est généralement surdéterminé. Il est motivé par plusieurs sentiments qui se superposent chez la même personne : dépression, désespérance, agressivité contre ses proches et la société, contre « le fait d’être né » (certains rompent brusquement avec leur entourage familial ou professionnel, par un suicide spectaculaire, pour le culpabiliser), sentiment inconscient de culpabilité (le sujet est devenu son propre juge et son propre bourreau). Mettre à jour ces motivations réduit le danger d’un passage à l’acte. Certains patients nécessitent une observation dans un milieu médical fermé. Cela dit, les entretiens constituent la meilleure voie : la dose des médicaments prescrits sera souvent inversement proportionnelle au temps d’écoute. Il arrive que des sujets invoquent leur « droit au suicide ». Le postulat de base face au suicidant est cependant que tout suicide est pathologique : même si l’intention est exprimée en termes apparemment logiques et cohérents, il ne s’inscrit pas dans une logique de vie, mais dans une patho logie : dans une logique de souffrance.

Vers une nouvelle discipline scientifique ?

Au début, « Phénoménologie clinique » était, dans notre esprit, un concept au sens où  Hannah Arendt définit les concepts : « des jalons (Wegmerken), grâce  auxquels s’oriente un nouveau cours de pensée ».  Il s’agissait essentiellement de promouvoir  - et de réactualiser à l’aune du contexte culturel ambiant - la conception existentiale de l’homme et l’apprentissage de la méthode phénoménologique. Actuellement, l’appellation « phénoménologie clinique » est utilisée, notamment en France, Belgique et Suisse romande, dans des acceptions diverses, par des psychiatres, psychologues ou philosophes. On la retrouve dans des articles scientifiques, des livres, en titre ou en sous-titre. Certains centres même dispensent un séminaire ou une formation en Phénoménologie clinique. On y reconnaît des travaux d’une grande richesse, alliant humanité et rigueur scientifique. Citons, notamment « Les directions de sens. Phénoménologie et psychopathologie de l’espace vécu »(5), de Jeanine Chamond, psychologue,  tandis que Laurent Van Eynde, philosophe, publie « Finitude dans la phénoménologie clinique » de Wolfgang Blankenburg (1999),  ainsi qu’en 2002, une subtile analyse de la présomption dans l’oeuvre de Heinrich von Kleist.(6)

Il est heureux d’assister à cette évolution de la Phénoménologie clinique. Mais, si elle se développait au point de devenir de facto une nouvelle discipline scientifique, il appartiendra aux générations - actuelles et futures - de ne pas affadir le sens profond de la phénoménologie et de respecter la richesse humaine et la rigueur méthodologique des écrits fondateurs de la philosophie phénoménologique et de la Daseinsanalyse.

  1. 1. Husserl E. – La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (1935-36 ; 1954 ). Trad. Fr. G. Granel. Gallimard, p. 127. Paris, 1976
    2. Boss M. - Psychoanalysis and Daseinsanalyse, DaCapo Press. New-York, ( 1963 ), 1982 ; Psychoanalyse eines Sadisten, in : Von der Psychoanalyse zur Daseinsanalyse. Europaverlag : 161-186. Wien, München, Zürich, 1979.
    3. Jonckheere P.- « Rêve et liberté », in : Confrontations cliniques, tome 2 de « Psychiatrie phénoménologique, pp 159 –171. op cit ( 2009).
    4. Dastur Fr. - Comment vivre avec la mort ? Ed. Pleins Feux. Paris, 1998.
    5. Chamond J. – Les directions de sens. Collection Phéno. Le Cercle Herméneutique. Argenteuil, 2004.
    6. Van Eynde L. – Psychiatrie phénoménologique et sciences littéraires : la présomption dans l’œuvre de Heinrich Von Kleist, in : Celis A., Mesot M. – Le Médecin Philosophe aux prises avec la maladie mentale. Fac. de Lettres. Univ. Lausanne, 2-3 ( 203-221. Lausanne, 2002