Regard, écoute, partage

 

 

Daseinsanalyse et Phénoménologie clinique exigent une réflexion constante. Aux séminaires(1) organisés par Boss à Zollikon, Heidegger invite les thérapeutes à se conformer à la théorie du Dasein. La  daseinsmässige  méthode d’investigation ( la thérapie effectuée conformément à l’idée de Dasein ) est dictée par le souci de vivre en soi et de partager, en tant que Dasein, l’expérience du patient. Lors d'un séjour à Zürich, en 1980, les candidats suivent, à l’Institut de Boss, un programme de formation intensif comportant notamment une analyse didactique sur le mode daseinsanalytique. Ainsi, la relation thérapeutique impliquera une participation, une communion entre deux êtres, chacun ayant analysé son histoire de vie et son monde intérieur selon cette approche. Participation dont sera exclue, bien entendu, toute velléité normative ou intime. L’histoire de vie du patient,  les moments-clés de l’existence, le monde intérieur seront explorés et revécus dans la dite perspective. Ainsi, le patient pourra revivre sa perception inappropriée du monde ( qui perdra son caractère oppressant, dangereux, empoisonné ) ou d’autrui ( ce dernier n’étant plus perçu comme hostile, ironique ou  persécuteur ). Il reconnaît le caractère présomptueux de ses projets. Ces changements sont induits par le sentiment d’être compris, non pas en fonction d’une théorie psychodynamique pré-établie, mais sur base d’un vécu partagé. Lors d’une conférence à la Société Française de Daseinsanalyse, en juin 2007,  à la  Sorbonne,  nous avons formulé,  en ces termes, l’idée fondamentale,  l’ eidos,  de la Daseinsanalsyse  :  « Le  principal  mérite  de  Binswanger  n’est  pas  d’avoir  créé,  à  partir  de  la Daseinsanalytik,  la Daseinsanalyse, c’est d’avoir inscrit celle-ci dans un nouveau mode de relation qui dépasse en intuition et en densité humaine,  les formes de relation préexistantes.  D’avoir proposé, en prolongement du regard de la médecine classique,  et de l’écoute de la psychanalyse, le partage de deux existences humaines. Autrement dit : d’avoir conçu la « relation existentielle » comme une forme fondamentale de l’être-avec. (…) Penser le partage évoque le concept de μoιρα (moira ). Chaque homme, on s’en souvient, reçoit, des déesses de la vie et de la mort,  la moira, c’est-à-dire, la part de vie de chacun. Actuellement, en grec moderne, moira signifie destin, et moiradzô, partager. Pour les Grecs, vivre, c’est partager ».

  1. 1. Heidegger M. – Zollikoner Seminare – Klostermann. Frankfurt-am-Main, 1987.