Hystérie : un autre regard

On croyait le débat clos. Après Freud, Lacan et Israël, tout était dit. Et pourtant, des questions subsistent. On manque d’articulation entre psychanalyse et phénoménologie, entre éthique de la compréhension et éthique du partage. Autre écueil : si l’on excepte l’épisode de la Salpêtrière et la fascination qu’exerça l’hystérie sur les Surréalistes, la plupart des analyses négligent le contexte socio-culturel. Les travaux poursuivis à l'UCL confirment le bien-fondé des thèses psychanalytiques. Mais il est urgent d’entendre le discours de la (du) patient(e) sur un autre plan : phénoménologique, en élargissant l’élucidation à d’autres niveaux, tels que  : la condition d’être femme-au-monde, le mépris, la non-accession à la « nostrité »(1). Première proposition :

L’hystérie, chez la femme, est souvent liée aux avatars de la condition féminine. Cette affirmation se fonde sur divers arguments. D’abord, le paradoxe de la phase séductrice. Beaucoup y voient une stratégie machiavélique : attiser le désir de l’homme pour pouvoir d’autant mieux le « châtrer » ensuite… Certes, mais c’est aussi, pour la femme, le moyen de tourner en dérision les atours de la féminité qui symbolisent les avatars de sa condition. Deuxième argument : plusieurs patientes – si on les écoute d’une oreille phénoménologique, dénuée de tout préjugé – rapportent qu’elles ont souffert, non seulement dans l’imaginaire, mais dans la vie réelle, de situations où elles furent effectivement dominées, voire humiliées. Il n’est pas rare que l’un des effets d’une thérapie soit que la femme obtienne un changement d’attitude de la part de son conjoint, parfois même, des concessions importantes. D’autres poursuivent leur croisade sous la forme d’un projet féministe. Telle Anna O., alias Bertha von Pappenheim.

La lecture de divers textes de Homère, Hérodote, Thucydide, Eschina et Plutarque, nous a conduit à une découverte surprenante. Hippocrate attribue l’hystérie, on le sait, à des mouvements anormaux de l’uterus, mais ce mot, qui désignait effectivement, à l’époque, la matrice de la femme, a une origine plus ancienne : usteros se disait autrefois d’un être inférieur. Ainsi, contrairement à l’opinion unanimement répandue, depuis plus de vingt siècles, selon laquelle le mot « hystérie » se réfère à l’utérus, le mot hystérie désigne-t-il, originairement, un être υστεροσ (usteros), c’est-à-dire, un être dont l’essence est d’être inférieur et soumis. Homère, qui vivait plusieurs siècles avant Hippocrate, et d’autres auteurs, après lui, emploient l’adjectif usteros dans ce sens. Un exemple : Eschina écrit : Μη εμπροσθεν των νομων, αλλ υστεροσ πολιτενον : « Ne cherche pas à dominer les lois, mais sois-leur soumis  (usteros) ». Que la Femme ait été ainsi stigmatisée, aux sources mêmes du langage, nous apparaît comme un fait anthropologique interpellant.

Souvent, la femme hystérique est une féministe qui s’ignore. Freud affirme que le facteur déclenchant de la jalousie phallique est celui où la fillette a constaté qu’il lui manquait quelque chose. Or, si l’absence de pénis est mortifiante et parfois pathogène, c’est parce que cette absence est le signifiant d’une inégalité plus lourde. L’hystérie, chez beaucoup de patientes, est une protestation contre l’inégalité liée à la condition d’être femme-au-monde. Inégalité qui certes, n’est pas nécessairement pathogène en soi, et qui n’est d’ailleurs pas toujours vécue comme telle. Mais elle peut causer un vif sentiment d’injustice. La personnalité risque alors de se structurer sur le mode hystérique, surtout si certaines conditions familiales et plus tard, conjugales ou professionnelles, voire socio-culturelles, viennent préfigurer, ou confirmer, les préjugé séculaires.

La responsabilité de l’homme - et de certaines religions - est engagée. Quant aux discours médical et psychanalytique, ils n’ont guère contribué, ou si peu, à susciter un nouveau regard sur la condition féminine. La femme hystérique, même chez les grands auteurs, est considérée avec condescendance, voire avec une pointe d’ironie. Au niveau sociétal, l’inégalité entre l’homme et la femme persiste. Dans beaucoup de cultures, la Femme reste le Deuxième Sexe. Et cette situation peut susciter injustices, humiliations, voire mutilations. Même là où l’inégalité est devenue moins violente, elle persiste, sournoise, dans mainte culture. La femme hystérique est porteuse d’un message éthique. C’est l’une des tâches du XXIème siècle d’entendre ce message et de s’attaquer davantage aux formes, tantôt occultes, tantôt violentes, de l’insoutenable inégalité entre les sexes.

  1. 1. Jonckheere P. – The Interpretation and Therapy of Hysteria : three Paradigms, in : Psychiatry today, VIII World Congress Psychiatry. Athens, 1989 – Excerpta medica, 899 : 57. New-York, 1989 ; Ιστερια, θηλυκοτητα και Φενομενολογια, in : Psychiatrikê kai spoudes tou Antrôpou, tome A, Therapeutêriou Spinari. Kozani, Thessaloniki, 1998.