" Psychoses conjugales "

L’hypothèse qu’un processus psychotique puisse être induit par le conjoint ou le cohabitant, illustre l’intérêt de la phénoménologie relationnelle. L’hypothèse s’énonce ainsi : serait-il possible qu’une femme (ou un homme) dépourvue de tout antécédent psychiatrique, développe un état psychotique après le mariage ou le début de la cohabitation, et que cette situation ait été induite par une attitude déstabilisante de la part du conjoint ? Par un continuel harcèlement, par exemple, visant à la mystifier ? La psychiatrie classique connaît la « folie à deux », mais il s’agit là d’un couple conjugal ou d’un couple mère-fille, dont les deux membres présentent les mêmes affirmations délirantes, au point qu’il est difficile d’identifier qui fut l’inducteur du délire.

Dans le cas des psychoses induites par le conjoint, que nous avons désignées, de façon un peu provocante, psychoses conjugales, l’un est sain, l’autre souffre de psychose. Il existe des cas analogues (psychoses expérimentales chez des sujets confinés dans un espace réduit, psychoses carcérales induites par des « lavages du cerveau »), mais la psychiatrie semble ignorer l’existence de psychoses conjugales, ce qui nous amène à évoquer brièvement, dans ce site, quelques observations.

Lors d’un stage à l’hôpital psychiatrique de l’université de Vienne, l’hypothèse s’imposa à nous, une première fois. Une femme, dépourvue de tout antécédent psychopathologique, développa, peu de temps après le mariage, un grave état psychotique. On apprit que dès la nuit de noces, son époux lui infligeait des scènes sadomasochistes particulièrement avilissantes. Quelques années plus tard, une autre patiente éveille également les soupçons. A cette époque, suite à des entretiens à la Clinique de La Borde, nous décidons de réorganiser, à l’exemple de Jean Oury, avec l’aide de Paul Even et Philippe van Meerbeeck, un pavillon d’admission de l’Hôpital universitaire de l’UCL, à Lovenjoel. Le service est transformé en un « service ouvert » pour jeunes femmes psychotiques, de style démédicalisé, centré sur l’expression, diverses techniques d’animation et de thérapie communautaire. On bénéficie de la collaboration d’un artiste peintre, Claude Rahir, on engage une esthéticienne. En thérapie, on s’appuie sur la Daseinsanalyse, ainsi que sur la méthode des psychiatres anglo-saxons, notamment celle de Laing et Esterson. En l’occurrence, nous organisons, pour la nouvelle patiente, une série d’entretiens comprenant : la patiente, le mari, le père et la mère, une de ses sœurs, les beaux-parents, deux beaux-frères, l’aumônier de la Clinique, et quatre psychiatres qu’elle avait précédemment consultés : au total une quinzaine de personnes. Pour simplifier, disons qu’un des éléments le plus caractéristique de la situation était que la patiente désirait se séparer de son époux mais que, contrairement au thérapeute (le seul qui adoptait dans cette situation une attitude neutre), les personnes précitées s’opposaient toutes d’une façon ou de l’autre à son projet, soit de façon directe et transparente, soit en la mystifiant. Des situations similaires aboutirent à la constitution d’un groupe de treize cas, dont onze femmes et deux hommes. L’inducteur – ou l’inductrice – de la psychose, est une personne affable, au comportement sociable, volontiers séducteur. Les hommes sont adroits, persuasifs, et se montrent particulièrement prévenants. Mais la victime est effacée, prompte à s’excuser, à se soumettre, à se sacrifier.

Ainsi, cette recherche confirma l’hypothèse de l’existence de psychoses induites par le conjoint. Il s’agit de psychoses tardives, survenant généralement après l’âge de trente ans, chez des sujets dépourvus d’antécédents psychotiques (sans quoi, bien entendu, on ne pourrait avancer l’idée qu’elles aient été induites). L’hypothèse se précise : un conjoint – ou une conjointe – peut induire un état pychotique chez le partenaire, notamment dans deux conditions : (a) lorsque la victime a le sentiment (en raison de son éducation, de son caractère timoré et soumis) qu’elle doit garder silence, qu’elle doit endurer les critiques et maintenir à tout prix le lien conjugal (b) lorsque le conjoint, lui-même apparemment sain - et bénéficiant souvent d’une excellente réputation - réussit, grâce à un comportement prévenant et séducteur, à mystifier sa partenaire, en insinuant, pendant des années, qu’elle (il) se trompe, interprète et a manifestement l’esprit dérangé, « qu’elle doit être folle pour s’imaginer de telles choses ». L’inducteur est habile, l’entourage ou le médecin est souvent lui aussi, mystifié. Il est possible dans certains cas d’assister in vivo à une scène « psychotisante ». Au cours des entretiens conjugaux, nous avons pu le constater. A plusieurs reprises, une patiente, après avoir parlé de façon cohérente avec son mari, perdait pied sous l’effet de ses interventions. Seule avec nous, elle revient à la réalité. Nous ré-introduisons le mari : elle délire à nouveau.

Cette situation, à notre connaissance, n’a jamais été décrite. Or, il s’agit d’une condition humaine très éprouvante. Nous constatons parfois – encore récemment - lors d’un fait divers ou d’un procès, que ni le juge ni l’expert psychiatre, ni la défense ni le juré, n’ont pensé que le (la) prévenu(e) aurait pu souffrir d’une action déstabilisante de la part de son partenaire.