Le conflit israélo-palestinien

Ce conflit constitue un continuel foyer de discorde. Israël n’a pas connu, depuis 1947, un seul jour de paix. Les actes terroristes, qui, au début, se limitaient aux territoires israélo-palestiniens, menacent aujourd’hui n’importe quel pays : si certains résultent d’un conflit local, d’autres ne font que rappeler la rancœur du monde arabe et de l’Islam face à l’implantation systématique de nouvelles colonies juives sur le sol palestinien. L’étude, sous l’angle phénoménologique, de ces événements, s’appuyant sur divers ouvrages, des discours et des écrits d’hommes politiques, de philosophes, de poètes, révèle trois thèmes existentiels. Ils parcourent, tels des fils rouges, l’histoire récente des peuples concernés.

Le droit. Tout litige postule un argument juridique. Israël s’appuie, on le sait, sur la résolution de l’ONU du 29 novembre 1947 décidant le partage du territoire palestinien en deux Etats : un Etat Juif et un Etat Palestinien. Aux yeux des Juifs, la colonisation n’est pas une conquête ni une occupation, mais le retour à la Terre des ancêtres. L’argument est fondé. Lorsqu’ils s’installent sur les terres de Canaan, les Hébreux y fondent le royaume de Juda et font de Jérusalem leur capitale. Celle-ci devient, de façon incontestable, le symbole de la présence juive et constituera, depuis l’ère biblique jusqu’à nos jours, un foyer religieux, culturel, social et scientifique d’une richesse exceptionnelle. Fait unique : chez les Juifs, le sentiment de droit s’appuie, de plus, sur des textes sacrés. Chaque année, encore de nos jours, lors de la Pessah, les croyants invoquent Jahweh : « Béni sois-Tu, Eternel, qui a délivré Israël. Déverse Ta colère sur les peuples qui T’ont ignoré (…) Poursuis-les de Ton courroux et anéantis-les, de dessous de la voûte des cieux divins ». La tragédie de la Shoah, ravivant le souvenir des drames et des humiliations accumulés depuis plus de vingt siècles, décuple le poids des arguments précédents. Plus personne ne conteste que la décision des Nations unies était une juste compensation pour un destin profondément injuste.

Les Arabes et l’Islam s’appuient, avec conviction, sur des arguments juridiques symétriques. Placés devant le fait accompli, ils se sont opposés, dès le début, à la résolution des Nations unies. Ils n’ont aucune responsabilité dans la Shoah. La résolution prévoyait deux Etats, mais le droit des Palestiniens n’a toujours pas été implémenté. Les Juifs invoquent le droit de rétablir l’ancien royaume de Juda. Or, ils n’étaient pas les premiers en Palestine. Lorsque les Hébreux s’installèrent en Canaan, ils étaient précédés par les Cananéens. Après la fuite en Egypte, ils réoccupèrent une deuxième fois la future Palestine, grâce aux victoires des Juges et de Saül sur les Cananéens, les Philistins et autres Sébusiens. Les archéologues ne retrouvent que peu de traces des récits bibliques mais confirment l’existence d’une importante civilisation cananéenne précédant l’émergence de la civilisation israélite. Les vestiges d’Hagor, la capitale cananéenne, témoignent d’une vie économique et culturelle intense. Ainsi, si la création de l’Etat d’Israël, en 1948, est, aux yeux des Juifs, la restauration du royaume de David, pour l’archéologue ou l’historien, c’est la troisième fois que le peuple hébreu est l’occupant. Tout comme le droit, les arguments historiques peuvent être invoqués avec une égale exigence, et par le peuple juif, et par la nation arabe. « L’un des vices de l’histoire, écrit Amélie Nothomb, c’est que l’on situe les débuts où l’on veut ».

Sécurité. Les Juifs peuvent difficilement admettre, après les drames de la diaspora et de la Shoah, qu’on leur conteste la Terre qu’ils attendent depuis deux mille ans. Or, sans l’aide et l’appui déterminé des Etats-Unis, l’Etat hébreu n’aurait pu survivre. Et il ne peut accepter les attentats-suicides, c’est-à-dire, l’inacceptable. Quant aux Palestiniens, ils considèrent que l’occupation de la Terre de Canaan, les millions de réfugiés, le blocage de la bande de Gaza ( où la population connaît actuellement un taux de chômage de 45 %  ), les assassinats ciblés d’activistes, l’emprisonnement de plusieurs milliers de Palestiniens, la poursuite de la colonisation, ne sont pas des actes d’auto-défense, mais autant de formes de terrorisme d’Etat.

Forclusion. Longtemps, les efforts d’Israël et des Etats-Unis, en vue d’arriver à un compromis, suscitèrent l’espoir. Depuis l’arrivée au pouvoir de Georges W.Bush, suivi par Barack Obama, l’espoir a changé de camp. La situation de la Palestine paraît sans issue. Elle évoque la condition des personnes atteintes de psychose, dont on a décrit ci-dessus la forclusion du moi. Le mot forclusion, originaire du XVème siècle, désigne selon le Robert la « déchéance d’une faculté ou d’un droit non exercé dans les termes prescrits ». L’implantation systématique des colonies au sein des territoires prévus pour le futur Etat palestinien, telle que, récemment, l’édification d’une université hébraïque au coeur de la Cisjordanie, évoquent les attitudes psychotisantes décrites par Harold Searles. Le sujet, objet d’attitudes contradictoires, de mépris, de mystification, se trouve dans une impasse. Incapable de se constituer comme sujet désirant, il lui reste trois issues : la folie, le suicide, ou l’enlisement dans une vie apathique. Or, le procédé des colonisations ressemble étonnamment au processus de psychotisation, et par son caractère insidieux, et par ses conséquences. Les colonisations ne tuent pas l’ennemi, mais l’humilient, l’exacerbent, l’asphyxient. L'acte le plus grave se situe à un niveau plus profond et, à vrai dire, fondamental. Tout comme le sujet psychotique peine à devenir autonome, le peuple palestinien pourrait devenir, par l’accumulation de ces procédés, incapable de se constituer comme un Etat viable.

En 1904, Neguib Azoury, Arabe chrétien, écrivit ces phrases : « Deux phénomènes importants, de nature similaire et cependant opposée, se manifestent à présent. Ce sont le réveil de la nation arabe et l’effort latent des Juifs pour reconstituer à une très large échelle l’ancien royaume d’Israël. Les deux mouvements sont destinés à se combattre l’un l’autre jusqu’à ce que l’un soit battu par l’autre (…) Juifs et Arabes représentent deux principes contradictoires, le sort du monde entier dépend de cette lutte ».

Nous insistons sur une observation récurrente dans l’histoire : souvent, des peuples qui se sont longtemps opposés, voire entre-tués, réussissent in fine, grâce à des concessions mutuelles, à conclure une paix durable.