Et notre planète ?

L’inquiétude grandit. Chaque jour, experts, presse et télévision insistent sur le réchauffement climatique, l’inégalité croissante entre les peuples, l’explosion du terrorisme. Certes, l’humanité a engrangé ces dernières décennies des résultats appréciables : beaucoup d’entreprises ont amélioré les conditions de travail ; dans plusieurs pays, meilleurs soins de santé et allongement significatif de l’espérance de vie ; implémentation d’une quantité de programmes visant à diminuer les émissions des gaz nocifs, à créer des énergies renouvelables, à réduire les inégalités. Mais chaque année les rapports de divers experts internationaux montrent qu’à long terme, les perspectives se dégradent. Depuis 2011, l’instabilité financière et économique menace tous les continents. La migration des populations, suite à la montée des eaux des océans, affecte des millions d’individus. Plusieurs ouvrages de philosophie ou d’économie, d’où émergent les noms de Hans Jonas(1), Ricardo Petrella(2), J. Stiglitz(3), Jeremy Rifkin(4), constituent une importante base de réflexion, en insistant sur l’urgence d’un sursaut radical. Partout fleurissent les slogans rassembleurs : bien commun, principe de responsabilité, alter-mondialisation, décroissance, sobriété heureuse, bonheur intérieur brut, civilisation empathique, économie existentielle,  capitalisme  vert , capitalisme  éclairé, « Troisième Révolution Industrielle », démondialisation, soin pour la vie.

Un regard lucide sur les statistiques récentes suscite en même temps l’admiration et une vive inquiétude. Les programmes précités ne représentent qu’une infime partie des efforts à accomplir. La prise de conscience est-elle suffisante, la dégradation de la Terre est-elle encore réversible ? Beaucoup s’interrogent sur les chances de survie de la Planète, certains parlent d’un suicide inconscient de l’humanité.

Face à cette situation, une question de méthode, parmi d’autres, se pose avec acuité : la phénoménologie pourrait-elle proposer des nouvelles clés de compréhension, des nouveaux principes, des nouveaux modèles ? Il n’est pas de la compétence du phénoménologue d’étudier les aspects concrets, mais bien les questions de fond, et notamment celle-ci : comment identifier les caractères originaires, propres à l’homme, qui font que nous en sommes arrivés là ? Quelles sont, en contrepoint, les dispositions qui pourraient servir de leviers pour contourner les obstacles subsistants ? Dans l’état actuel de ces réflexions, deux caractères pernicieux apparaissent avec netteté : la cupidité et l’ anomie.

l. cupidité. La volonté de vivre, la pulsion de l’avoir, mais aussi, l’agressivité, sont propres à l’homme comme à tout être vivant. Elles ont, depuis toujours, poussé hommes et animaux à agrandir leur territoire, à jalouser leur voisin, à le spolier, voire à l’éliminer physiquement ou socialement. Ces pulsions se sont exacerbées tout au cours du développement de la société. La question, dès lors, se pose ainsi : pourrait-on déceler, dans cet ensemble d’attitudes, un trait spécifiquement humain ? Les Grecs parlaient de hybris ( orgueil ), terme polysémique ; certains avancent le mot avidité, assurément trop faible. S’agissant d’une pulsion potentiellement pernicieuse et violente, parlons de cupidité. Le désir de l’homme de prendre place, d’attaquer, de conquérir, dépasse l’agressivité de l’animal, il est d’une autre nature. Sur le plan spatial, il ne connaît pas de limite. Au niveau temporel, sa stratégie peut s’étendre sur des mois, voire des années. Longtemps, l’homme observait une certain retenue. Si, depuis Prométhée, il soutirait des nouvelles forces de la nature, s’il modifiait la composition du sol, la forme des fruits ou des légumes, s’il a été jusqu’à intervenir au niveau des gènes, il prenait des risques, mais ne mettait pas fondamentalement la nature en péril. Tout autre est son emprise actuelle. En pillant systématiquement les ressources de la Terre, en infligeant des agressions à l’environnement, l’homme est devenu de par sa cupidité - pour la première fois de son histoire, depuis plusieurs millions d’années - le principal responsable de la dégradation, peut-être irréversible, de la Planète. Ces brèves constatations autorisent une première interprétation, phénoménologique,des causes profondes, originaires, propres à l’homme, de ce comportement. Disons-le en termes volontiers provocants : l’homme est un animal cupide. On connaît maint animal glouton, avide, rapace, au point de tuer plus qu’il ne lui est nécessaire pour sa subsistance. Tout autre est l’avidité de l’homme. Là où l’animal le plus cruel ne vise que ses instincts : nourriture, conquête d’un partenaire sexuel, d’un territoire, la cupidité de l’homme excède ses besoins. Elle représente un de ses défauts spécifiques, fait partie de son essence. C’est de façon réfléchie, délibérée, qu’il calcule, élabore une stratégie à long terme pour satisfaire sa soif de pouvoir et de domination. Beaucoup sont pleinement conscients des crimes commis envers leurs voisins, leurs semblables, et des dégâts, parfois irréversibles, qu’ils infligent à la nature.

Cette observation, si l’on en mesure la gravité, conduit à une première conclusion : la sobriété, antidote de la cupidité, apparaît comme le premier objectif, primordial, en vue d’un nouveau modèle de société. Sobriété est un objectif que l’on devra poursuivre avec détermination, peut-être jusqu’à la fin des temps. Ce mot a déjà été utilisé ici et là, mais, sauf erreur, non pas au niveau fondamental. Prôner la sobriété n’est pas lancer un slogan parmi d’autres, c’est insister sur une nécessité impérieuse, intemporelle et universelle. Sobriété exige une politique de survie et de partage. En nous référant aux « Fondements de la métaphysique des mœurs » d’Emmanuel Kant, nous avons proposé d’ériger la sobriété au rang d’un impératif catégorique universel(5).

2. anomie. Depuis le geste de Prométhée, et jusqu’aux débuts de la période industrielle, l’impact de l’homme sur la nature était marqué par l’audace, voire la transgression, mais, hormis les situations de guerre, et notamment, la guerre atomique, ses interventions observaient une certaine retenue, et procédaient généralement d’un effort louable : améliorer les conditions de travail des ouvriers et des agriculteurs, influer sur la qualité des récoltes ; en médecine, promouvoir régulation des naissances et procréation assistée. Mais la sur-exploitation actuelle et la dégradation de l’environnement trahissent une nette péjoration des rapports avec la nature. La cupidité a engendré une modification radicale de la relation entre l’homme et le monde, que nous appelons : le rapport anomique au monde. Qu’est-ce à dire ? Anomique (« sans foi ni loi », du grec anomia) se dit des comportements injustes et illégaux, liés soit à l’absence d’organisation légale ou naturelle, soit à la disparition des valeurs communes à un groupe. Cette notion évoque le terme de psychopathie qui, en psychiatrie, désigne les comportements pathologiques d’un homme transgressif, exagérément sûr de lui, méprisant, antisocial et qui ne considère qu’une seule loi, la sienne.

La notion d’un rapport anomique au monde s’éclaire lorsqu’on observe le rapport au cosmos des peuples primitifs. L’exemple connu est assurément celui des descendants du peuple inca et leur respect envers la Pachamama (la Terre mère), respect fondé sur une connivence, quasi intime, avec les forces du cosmos. Il serait aisé de repérer plusieurs peuples vivant actuellement un semblable rapport au cosmos. Or, tout autre est l’attitude de beaucoup d’individus, de groupes humains, de certaines multinationales. Dépassant de loin les objectifs du profit matériel, elles témoignent d’un mépris face aux exigences de la nature. Leur comportement excède la cupidité ordinaire et prend un style que l’on peut qualifier d’anomique, en termes psychiatriques, de psychopathique. On pourrait objecter qu’il n’y a pas de nette différence entre cupidité et anomie. La distinction s’éclaire si l’on observe les cas extrêmes. En Bolivie, l’extraction de l’argent du Cerro ricco s’effectue dans des conditions insalubres et entraîne une certaine pollution, mais ses effets restent relativement limités à la région de Potosi et n’affectent pas fondamentalement la nature. Il en est autrement de l’action de certaines multinationales lorsque celles-ci violent les conventions internationales concernant les gaz polluants ou si elles accaparent de façon outrancière de vastes régions agricoles ou forestières. Des rapports attestent que certains responsables adoptent, envers les populations autochtones, une conduite foncièrement antisociale et psychopathique : en méprisant ces populations, en les induisant en erreur au moyen de contrats léonins. Leur impunité pose une question pénale. L’approche phénoménologique rejoint ainsi quelques initiatives déjà prises, telles celles de l’Equateur et de la Bolivie qui, on s’en souvient, ont décrété, dans leur constitution, que la Terre mère a des droits comme si elle était une personne physique.

Comment faire face ? Les initiatives en cours sont, on l’a vu, insuffisantes. L’exemple du Bouthan, pays étroit au pied de l’Himalaya, est prometteur. Rappelons que le roi,  Jifme Khesar Wangchuck et son premier ministre, Jigmi Thirlez, ont réorganisé, au cours des années 2002-2010, l’économie du petit royaume en instituant le concept « Bonheur National Brut ». Il s’agit, prioritairement, de préserver la nature : interdire l’exploitation des forêts,  privilégier l’agriculture traditionnelle et  promouvoir une énergie propre, grâce au développement de l’énergie hydroélectrique. Bien que les dirigeants du Bouthan aient dû y introduire des amendements - il paraît urgent que plusieurs pays s’inspirent de cet exemple, en coulant de tels principes sous forme de lois dans leur constitution. Des instances internationales commencent à envisager des mesures contraignantes, notamment concernant les gaz à effet de serre, mais elles sont peu suivies. Dès lors que l’on a affaire à des comportements foncièrement irresponsables, anti-sociaux et  psychopathiques,  ne faudrait-il prévoir des sanctions juridiques, et, à la limite,  promouvoir, à l’instar de Gustavo Gomèz, la création d’une Cour pénale internationale pour l’environnement ? 

  1. 1. Jonas H. – Das Prinzip Verantwortung (1979). Trad. fr. Cerf. Paris, 1990.
    2. Petrella R. – Le bien commun - Labor, Bruxelles, (1996), 1998.
    3. Stiglitz J – Freefall America, and the Sinking of the world Economy. Norton, 2010.
    4. Rifkin. J. – The Empathic Civilization. The race to Global Consciousness in a world in crisis. Tascher / Penguin. New-York, London, 2009 ; The third industrial revolution (2011). Trad.fr. La troisième révolution industrielle. Les liens qui libèrent. Paris, 2012.
    5. Jonckheere P. Time for the world, time for the Human Being ? Proc. VII Forum Intern. Ver. für Daseinsanalyse in : Jahrbuch, Wien, 2009.